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Darknets : Drogues, Armes et Liberté

Darknets : Drogues, Armes et Liberté

#4 La face cachée du web. Un internet décentralisé, en quête de Liberté. Pour le meilleur comme pour le pire.

Ce quatrième numéro vous fera partir à la découverte des “Darknets”, les réseaux cachés d’Internet.

Objets de fantasme en tout genre, les darknets sont à la fois des outils de protections pour les lanceurs d’alertes, les journalistes d’investigation, les activistes politiques, mais aussi une zone de non-droit pour les criminels et extrémistes en tout genre.


Dans le numéro précédent “Cypherpunk, les Artisans de l’Internet” (que je vous à lire si ce n'est pas déjà fait), j’expliquai comment les militants crypto-anarchistes (militants qui utilisent la crypto-graphie pour sécuriser des communiations informatiques) avaient très tôt émis le souhait de bâtir un internet libre de toute forme de censure.

Un réseau permettant de protéger la vie privée de ses utilisateurs, servant de refuge aux dissidents politiques subissant l’oppression d’États totalitaires, ou permettant à tout le monde de commercer librement. Sans aucun contrôle.

Surface Web, Deep Web, Dark Web et Darknets


Internet est un réseau informatique mondial qui se compose de plusieurs parties distinctes.

Schéma représentant tout le Web

Il y a d’abord le web indexé par les moteurs de recherche (comme Google, Bing, Yahoo). C’est l'Internet que vous utilisez tous les jours, en vous connectant sur LinkedIn, Instagram, TikTok, Facebook et Gmail.

Puis il y a le Deep Web (web profond) qui représente à lui seul plus de 80% du réseau internet.
Celui-ci contient toutes les pages et applications non indexées par les moteurs de recherche. Par exemple, des forums privés, vos mails, vos services accessibles uniquement avec vos identifiants, des bases de données d’entreprise, etc.

Enfin, il y a les Darknets. Contrairement à la croyance populaire, il est important de noter que le “darknet" n’est pas un lieu unique.

Les Darknets sont un ensemble de réseaux privés, superposés à l’internet classique, qui utilisent des protocoles spécifiques et qui intègrent des fonctions d’anonymisation et de confidentialité.

Le contenu hébergé sur des Darknets (comme des sites internet) est ce qu’on appelle le Dark Web. Il y a souvent confusion entre les deux termes.

Vous avez sûrement déjà entendu parler du plus célèbre des darknet, le réseau Tor, mais il y en a d’autres, comme :

  • Freenet, lancé en 2000 par Ian Clarke, qui permet de partager de fichiers (documents, images, vidéos, etc) de manière décentralisée. Le réseau est conçu pour résister à la censure en utilisant des techniques de chiffrement avancées
  • I2P (Invisible Internet Project), lancé en 2003, qui permet de communiquer anonymement, de manière sécurisée et décentralisée.
  • Riffle, lancé en 2015 par des chercheurs de l’université du Massachusetts qui permet également de communiquer anonymement et de manière sécurisée.
  • Zeronet, lancé en 2015, qui permet à ses utilisateurs d’héberger des fichiers et des sites internet en peer-to-peer. Les protégeant ainsi de la censure.

Le projet Tor

Les crypto-anarchistes souhaitaient un internet libre et anonyme. Ce souhait fut exaucé 1995, quand des employés d'un laboratoire de recherche de la Navy Américaine (Armée) ont conçu Tor, un outil permettant de protéger la confidentialité de ses utilisateurs et de sécuriser les communications militaires et diplomatiques.

Logo de Tor

Le projet a été financé par diverses organisations et agences gouvernementales, dont la CIA.

Tor a été conçu pour résister à la surveillance des États. Protéger les communications des agences gouvernementales et militaires.

Au fil des années, ce réseau a été adopté par un public beaucoup plus large.
Dissidents politiques, journalistes, militants de la défense des droits de l’homme, utilisateurs cherchant à préserver leur vie privée en ligne, cyber-criminels…
L’anonymat et la liberté qu’offre ce réseau internet ont permis de développer une grosse communauté active, de développeurs et de bénévoles qui ont contribué à améliorer et à maintenir le système.

La popularité de Tor vient principalement de sa simplicité d’utilisation.
Pour accéder aux sites du réseau, vous devez simplement télécharger le navigateur internet de Tor sur son site officiel et le lancer.

Site internet de Tor (lien)

Vous pouvez également utiliser Tor avec en plus un VPN, afin d'augmenter votre niveau de confidentialité.

Les sites internet du réseau Tor finissent .onion et ne sont accessibles que via ce logiciel. Par exemple :

http://zqkt2bz5s7tvt664fzmn7idnojj5hj4hssvk5qp6uy6zqtsynxuwudyd.onion/ (c'est la version .onion du site officiel de Tor)

Les services oignon offrent plusieurs avantages par rapport aux services ordinaires du Web non privé :

  • L’emplacement et l’adresse IP des services onion sont cachés, rendant difficile de censurer ou identifier leurs opérateurs.
  • Tout trafic entre les usagers Tor et les services oignon sont chiffrés de bout en bout
  • L’adresse d’un service oignon est générée automatiquement. Pas besoin d'acheter un nom de domaine.

Il est impossible d’indexer des sites en .onion (donc pas de moteur de recherche comme oogle). Pour accéder à un site, il faut que quelqu’un vous ait initialement partagé son adresse.

Vous trouverez la liste des principaux sites publics sur :

https://inthehiddenwiki.net/

Il est important que vous gardiez à l’esprit que Tor n’est qu’un outil open source. Et comme tout outil, son ADN permet à tout à chacun d’en faire ce qu’il veut et de l’utiliser comme bon lui semble.
Pour le meilleur, comme pour le pire.

Cette liberté et l'anonymat que procure ce réseau ont permis le développement d’activité illégale en tout genre.

Vente d’armes, de drogues, escroqueries… Tor a même permis l’adoption du Bitcoin !

Skill Road, l’Amazon du Dark Web

Quand on entend parler Darkweb (service hébergé sur un Darknet) ou de Darknet, la première chose qui vient en tête est le mot “drogue”. Bien qu’un peu réducteur, il serait malhonnête de nier qu’une partie de la popularité de cette partie d'Internet vient de ses “supermarchés”.

La vente de drogue y a très vite trouvé sa place. À mesure que le web traditionnel se développait, les cyber-criminels, qui ont compris qu’il était dangereux pour eux de commercer sur le web traditionnel, se sont massivement tournés vers le réseau Tor.

C’est comme cela qu’est né “Skill Road” en 2011. Créé par Ross Ulbricht sous le pseudonyme “Dread Pirate Roberts”. Ce dernier a été arrêté par le FBI en 2013 et condamné à de la prison à vie.

Skill Road, la marketplace du Dark Web

Skill Road était une marketplace, au même titre qu’Amazon, mais principalement pour des produits illicites.
Ce n’était ni la première, ni la seule, mais c'est assurément la plus célèbre et celle qui est à l’origine de bien des fantasmes.

Principalement utilisée pour acheter de la drogue, la plateforme permettait également de trouver des armes, de la fausse monnaie, des faux papiers et différents autres types de services (art, bijoux, pornographie, livres, cigarettes, etc).

Skill Road a permis la mise en vente de plus de 10,000 produits (dont 70% de drogues) et comptabilisait plus de 146,000 acheteurs. Pour plus de 183 millions de dollar de ventes.

Le site permettait la mise en relation de vendeurs et de clients. Ceux-ci pouvaient communiquer de manière sécurisée via le protocole de cryptage “PGP", qui permet de crypter un message de sorte qu'uniquement l'acheteur et le vendeur peuvent le lire.

Les paiements du site s’effectuaient en Bitcoin.

Darknet, les premières Armes du Bitcoin

Les transactions dites “illégales” du Bitcoin sur les Darknets baissent d’année en année. D’après une étude de la société d’analyse on-chain Chainalysis, elles représentaient 4-5%  en 2019, soit 600 millions de dollars par mois.

Aujourd’hui, elles représentent moins de 1% du volume total d’échange de Bitcoin.

En 2013 par contre, la majorité des transactions en Bitcoin venaient directement des plateformes du Dark Web et tout particulièrement de Skill Road.

Ce dernier a permis la popularisation de l’usage de Bitcoin, déclenchant ainsi son tout premier Bullrun (marché haussier).
Le prix du Bitcoin était alors passé de $15 à $266 entre janvier 2013 et avril 2013.

Prix du Bitcoin entre janvier 2013 et avril 2013

Puis de $229 à $1237 entre novembre et décembre 2013.

Entre 2011 et 2013, ce n’est pas moins de 1,229,465 transaction qui y ont été effectuées, pour un total de vente de 9,519,664 Bitcoins. Le 7 novembre 2022, les États-Unis ont saisi 50 000 Bitcoins qui avaient été volés à Skill Road, ce qui représente plus de 3,3 milliards de dollars.

Les utilisateurs des Darknets ont très vite compris l’intérêt des crypto-monnaies.

Le Bitcoin permettait aux utilisateurs d’effectuer des échanges sans utiliser de système de paiement traditionnel. Son aspect “pseudonyme" permettant de les rassurer et de conserver leur anonymat.

3 ans après sa création, le Bitcoin était ainsi utilisé comme la première monnaie électronique totalement décentralisée. Permettant d’échanger des produits et des services. En payant en ligne et sans passer par un organisme bancaire.

Prouvant ainsi aux crypto-anarchistes qu’il était possible de créer des monnaies et de commercer librement sur Internet, loin du contrôle Étatique.

Darknets, réseaux vitaux pour les lanceurs d’Alertes

J’ai beaucoup insisté sur l’aspect commerce illégal qu’a permis le Darknet de Tor. Mais il ne faut pas oublier que le Darknet n’est qu’un ensemble de réseaux privés. N’importe qui peut y bâtir n’importe quelle application.

Les outils des Darknets tirent directement racine des philosophies libertarienne et crypto-anarchistes. Permettre un anonymat pour tout le monde et leur donner une liberté totale. Totalement décentralisée et sans possibilité de censure.

Cet anonymat et cette liberté ont permis à des lanceurs d’alertes de pouvoir faire fuiter des informations sans subir directement d’oppression de la part d’États.

C’est ainsi que le journaliste Julian Assange, créa en 2006 sur le dark web le média alternatif “Wikileaks”.

Julian Assange, après les révélations de bavures des américains en Afghanistan

Il y publia des dizaines de milliers de documents classés  secrets défense. Ces documents émanaient de lanceurs d’alertes et Wikileaks en était le relais.

Le site a par exemple permis de découvrir des systèmes d’évasion fiscale à grande échelle, ou permis de révéler des massacres sur civils commis par l’armée américaine en Irak et en Afghanistan.

Julian Assange, journaliste Australien, est actuellement prisonnier au Royaume-Uni et en attente d’extradition aux États-Unis. Il y risque la prison à vie pour “espionnage".

Dans ma précédente newsletter, j’avais également parlé d’Edward Snowden. Réfugié en Russie, cet ex-agent de la CIA a utilisé des services de messagerie cryptés de Tor pour envoyer des milliers de documents aux journalistes de grands médias américains.

Darknets, réseaux de Résistance numérique

Ces réseaux, de par l’anonymat qu’ils offrent, jouent un rôle politique majeur dans certains pays où l’Internet est censuré.

10 000 manifestants réclament le jugement de l'ancien président Hosni Moubarak, le 8 avril 2011, sur la place Tahrir au Caire (Égypte). | © MISAM SALEH / AFP

Les darknets, en permettant d’accéder au dark web, constituent un des derniers espaces de liberté dans les pays qui pratiquent la censure d’Internet et qui vont même jusqu’à bloquer l’utilisation de VPN.

C’est le cas en Iran où ces réseaux permettent à des activistes de communiquer et de se coordonner à l’abri des services de renseignements. Sans risquer leur vie.

Lors du printemps arabe, ces réseaux constituaient souvent le seul moyen de communication pour les citoyens et les journalistes. Permettant ainsi de transmettre des informations au reste du monde.


C'est ainsi que se termine cette newsletter. J'espère qu'elle vous aura plu et qu'elle vous permettra de mieux comprendre les technologies web.

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